Mon Alice…

Je suis l’un de ces auteurs qui ne se sent pas spécialement à l’aise avec son propre temps. C’est assez paradoxal d’ailleurs, puisque si je me pose un instant pour faire une analyse rapide, je me rends compte que les artistes littéraires aux quels je m’identifie étaient en réalité si bien installés dans leur époque qu’ils en devenaient visionnaires (à quelques exceptions près bien-sûr…)

Les œuvres qui m’ont le plus parlé depuis mon enfance étaient celles qui s’inscrivaient dans la mouvance de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Mais cette identification à cette période littéraire, qui a fait naître un courant esthétique (mais pas que!) connu sous le titre de Steampunk, ne m’est pas absolument propre, soyons bien d’accord. La fascination pour cette époque touche un grand nombre d’âmes, même sans qu’elles en soient conscientes. C’est pour cette raison que si je vous dis « Alice », vous pensez presque tous instantanément à celle du Pays des Merveilles, au moins grossièrement.

Sans aller spécialement plus loin, ni faire étalage de connaissances, restons sur cette petite fille que nous avons tous rencontré par l’intermédiaire de Walt Disney.

Quand j’étais enfant, il y avait une chose que je ne comprenais pas: pourquoi voulait-elle à ce point rentrer chez elle?

Je pense l’avoir compris plus tard, mais cela n’engage que moi puisque si j’avais été dans sa situation je ne serais pas revenue. Tout simplement parce que je n’avais pas de raisons de revenir. Et je sais que si l’occasion se présentait, il y aurait peu de chance que je rebrousse chemin encore aujourd’hui, ce qui est un certain constat d’échec dans le contexte de la vie normale d’un adulte épanouis, mais ne nous égarons pas.

Pourquoi rester au Pays des Merveilles?

Si l’on élude la probable appétence du sujet (moi) pour le côté irrationnel de la psychologie humaine… C’est peut-être simplement la liberté.

Folie, liberté psychologique totale ou presque, y a-t-il une différence si grande entre ces deux concepts? Le point positif du Pays des Merveilles c’est finalement que cette folie n’a pas de conséquences définitive. Dans l’œuvre originale, les consignes de la reine qui ordonnait des décapitations tout azimute étaient désamorcées immédiatement par le roi, discrètement. Elle ne se rendait même pas compte de l’inaction de ses ordres. Le risque mortel étant discrédité (oui, j’ai aussi pensé à vous, mes râgeux chéris!), revenons à nos moutons.

La trame des normes sociaux-culturelles de l’époque est présente dans l’œuvre. Le souvenir de la contrainte et son souvenir seulement, permet à la liberté intellectuelle de se positionner en réaction à quelque chose et ainsi de donner un sens à son expression. Même le non-sens aura un sens, si vous me suivez. Ce qui peut paraître absurde dans le monde d’Alice ne l’est, en fait, pas du tout.

Si vous voulez de l’absurde, il faudra attendre les surréalistes pour les arts plastiques et le courant littéraire de l’absurde avec Ionesco ou Beckett pour ne citer qu’eux. Dans le facteur temps, on n’en est pas si éloigné, mais nous n’y sommes pas encore.

Alice ne prétend pas révolutionner un quelconque genre, ni les esprits. J’y verrais peut-être plus l’illustration de l’imagination individuelle, l’ultime propriété, celle de l’esprit. Notre tête est notre tout dernier rempart contre les agressions extérieures et nous sommes les seuls, normalement, à pouvoir y accéder. La trame des normes que nous avons évoqué est le schéma social dans lequel nous évoluons, nous aidant à distinguer le bien du mal, ou le système de hiérarchie par exemple.

Aller au Pays des Merveilles, ce n’est pas s’insurger radicalement contre le monde extérieur et ses injustices. Ce n’est pas non plus une introspection personnelle, ni une auto-analyse. Cela ressemble plus à l’escargot qui rentre dans sa coquille en admettant qu’il y soit totalement à l’abri.

Abigaël va peut-être plus loin, dans l’idée qu’elle n’est pas à l’abri dans sa propre psyché. Outre le fait qu’il ne s’agisse pas du même univers, plutôt bienveillant chez Alice, et carrément morbide chez Abigaël, l’idée d’intellectualisation et de psychologie propre est la même.

En y réfléchissant, vous trouverez les réponses à vos questions concernant Abigaël si vous superposez les deux œuvres. Parce qu’il s’agit tout simplement du mode de construction de l’auteur lui-même, en fonction de ses propres repères et des ses propres codes.

Pourquoi le Pays des Merveilles est-il si accueillant en comparaison du monde d’Abigaël? Je vous expliquais plus haut qu’Alice avait, selon moi, des raisons de vouloir rentrer chez elle. L’illustration de son monde imaginaire reflète une certaine fantaisie, c’est indéniable, mais la trame socio-culturelle est sécurisante en arrière plan. Elle est stable et cohérente. Il est évident qu’Abigaël ne possède pas ces repères, ou du moins que de sérieuses carences existent dans les piliers qui devraient, normalement, équilibrer sa psychologie.

La quête du sommeil n’est qu’anecdotique si l’on s’intéresse vraiment à cette petite-fille.

L’irrationalité de ce qu’elle subit, notamment la violence, se traduit par cette psychologie qui dérive et l’imaginaire qui n’est pas cadré par des repères assez forts pour le guider. C’est un chemin qui n’est pas balisé, comme lorsqu’elle avance dans le noir.

Ce qu’il peut y avoir d’intéressant, c’est que lorsqu’on se rend compte de ces manques dans la trame, rien n’interdit de penser que le personnage n’est pas assez fort pour garder sa psyché hors de porté des autres. Il n’est pas impossible que d’autres personnages soient entré dans l’esprit d’Abigaël, soit par la force (pressions ou tortures psychologiques), soit parce qu’elle les a laissé faire, par naïveté ou inconscience.

Étouffons tout de suite l’idée de possible schizophrénie, Abigaël n’est pas schizophrène. Point. Parole de l’auteur, il n’y a rien à y redire. Vous avez le droit de le penser, mais vous faites erreur. Rassurez-vous, votre lecture est totalement libre malgré tout.

Néanmoins, la distorsion de la réalité en tant que perception pure existe bel et bien chez Abigaël. C’est d’ailleurs, tout à fait logique si l’on prend en compte l’absence de stabilité extérieure qui a plongé le personnage dans une psyché aussi tourmentée. C’est pour cette raison que l’âge du personnage est si important. Toutes ces questions ne se poseraient pas si l’œuvre avait concerné un adulte.

Tout simplement parce que dans l’inconscient collectif, nous admettons tous le fait qu’un adulte est arrivé au plus gros de sa construction psychologique et que le contexte socio-culturel de son environnement est présent depuis suffisamment longtemps pour légitimer une stabilité mentale. Nous nous attendons tous, légitimement (justement), à ce qu’un adulte soit conforme à ce que la société nous propose. S’il s’en éloigne, nous le jugeons légitimement encore une fois, comme étant non conforme et donc farfelu, marginal ou au pire des cas: fou. Pour un enfant, un être en cours de formation mentale, les choses sont différentes.

L’enfant en tant qu’individu ne sera que rarement remis en question directement, tout simplement parce qu’il n’existe que très peu au sein de la société. Sans procès d’intention, il ne s’agit que d’un constat. L’inconscient collectif va plutôt se tourner vers l’environnement de l’enfant, notamment vers ses plus proches tuteurs, ses parents. Directement responsables aux yeux de la loi, de la morale et même de la religion, ce sont eux qui sont jugés en fonction du comportement de leur progéniture.

Lors d’une interview, on m’a demandé où étaient les parents d’Abigaël. J’ai répondu que par choix, je ne les avais pas fait apparaître puisque je voulais me concentrer sur l’individualité propre de la petite-fille. Hors, ils y sont. Mais ils n’y tiennent pas le rôle que la société est censée leur donner. Ce fait aurait été beaucoup trop long pour le débat au quel j’avais été invitée, mais il fera sans doute l’objet d’un autre article sur Abigaël.

 

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